• Cathline Smoos

Lâchez nous le sexe !

Nous vivons dans une société libérée, l’année 2016, le mariage pour tous, la liberté sexuelle, les sexshops à gogos, les articles de Bimbo, et les fesses de Nicki Minaj dans notre casque de réalité-virtuelle, finit l’oppression du 17ème siècle ! Nous sommes enfin libres de vivre notre sexualité comme il se doit !

Non. Nous sommes au 21ème siècle et après trois siècles de « répression sexuel religieuse », et une révolution sexuelle, nous sommes plus que jamais dans une société de répression sensuelle. Mais tout d’abord repartons quelques siècles auparavant afin de bien comprendre cette « répression » qui a eu lieu du 17ème siècle au 20ème siècle.


Selon le dictionnaire Larousse la répression est le fait soit d’exercer des contraintes graves sur quelqu’un ou un groupe afin d’empêcher le développement d’un désordre, ou encore soit de poussée hors de la conscience, un contenu représenté comme déplaisant ou inacceptable.

Pour comprendre en quoi notre société actuelle, malgré l’abondance d’images sexuelles, est une société répressive, il faut d’abord comprendre comment au 17ème siècle une répression a pu s’installer.


Le temps des coincés du sexe




Nous avons tendance à imaginer une société où le sexe est absolument tabou, ou la seule préoccupation est la procréation. Mais malgré une volonté certaine de certains hommes du 17ème siècle d’amener le sexe et sa verbalisation à un mutisme, la répression s’est installée non pas par des langues coupées mais par le déliement de celles-ci.  Michel Foucault, dans son ouvrage Histoire de la sexualité « La volonté de savoir » décortique cette époque et fait le constat d’une prolifération de la mise en discours du sexe.


C’est tout d’abord la religion, qui décide de s’occuper des histoires de sexe, à travers l’incitation au discours, le fameux temps de confession de tous les pêchers de nos fesses. Puis au 18ème siècle, la médecine décide de reprendre le contrôle sur notre sexualité, en codifiant nos mouvements, nos gestes, notre plaisir, et nos fantasmes. Les femmes orgasmiques deviennent des hystériques, les hommes des pervers, les enfants doivent être éduqués, contenus par la force pour éviter toute masturbation qui pourrait réduire leur énergie vitale, les rendre sourds, ou encore les tuer.


Et ainsi peu à peu, notre sexualité est épiée, médicalisée, et contrôlée, et c’est évidemment par le discours que se crée une norme, l’Homme aseptisé de toute passion, de tout fantasme, de toute envie, l’homme père et mari, la femme mère et mariée. Peu à peu s’installe bien une répression des activités sexuelles, et par la même occasion une poussée hors de la conscience d’un possible épanouissement sexuel lié au plaisir du corps et de l’esprit.


La sexualité, soi-disant tabou de ces siècles, n’a finalement plus l’allure d’un secret, il faut faire-parler, arracher la vérité sur le sexe à nos langues déliées puisqu’elle se cache ! Il n’en est pas moins qu’à cette époque, la mode est au missionnaire, à la procréation, et la réalisation d’une famille stéréotypée. Pour reprendre D’Holbach, philosophe encyclopédiste du 18ème siècle,

« Les hommes qui se sont mis en possession de régler les destinées des autres sont toujours tentés d’abuser de leur crédulité ; ils trouvent pour l’ordinaire des avantages momentanés à les tromper ; […] ils leurs montrent les recherches qu’ils pourraient faire comme inutiles, criminelles, pernicieuses ; ils calomnient la nature et la raison, ils les font passer pour des guides infidèles ; enfin, à force de terreurs, de mystères, d’obscurités et d’incertitudes, ils parviennent à étouffer dans l’homme le désir même de chercher la vérité » .

C’est ainsi que jusqu’au 20ème siècle, des croyances, des mythes sur la nocivité de l’épanouissement sexuel seront véhiculés et viendront ronger chacun de nous.


Évidemment, trois siècles de discours répressifs ne s’effacent pas si facilement. Nous trouvons encore des personnes en proie à des contradictions morales importantes lorsqu’il s’agit de lâcher prise dans leur vie sexuelle, de s’épanouir.


D’après les nombreuses études scientifiques sur la baisse de désir sexuel, les croyances non permissives sur la sexualité favorisent le développement de schèmes de pensée incompatible avec l’expression du désir (Poudat et Jarousse, 1989 ; Lopiccolo et Friedman 1988).


Cependant même si la transmission transgénérationnelle de complexes, de traumatismes, de croyances et de mythes s’est enracinée dans nos cognitions les plus profondes, il ne nous aura pas manqué que notre époque tranche radicalement avec celle du 18ème siècle.


Et notre chère société plus permissive que jamais, n’a finalement pas pu empêcher l’augmentation de personnes consultant pour des baisses de désir, et d’autres difficultés sexuelles.


La révolution sexuelle qui s’opère dès les années 1960, apparaît comme une nouvelle chance pour l’Homme de reprendre à son compte sa sexualité. «  Jouissons sans entrave » devient notre symbole et naïfs comme lorsque l’on nous conte les croisades dans les livres de jeunesse, notre révolution sexuelle se transforme en un ordre « Jouissez ! », mais surtout jouissez comme on vous l’imposera.


La nouvel ère des Coincés de sensualité




Il est midi, le printemps laisse place à l’été. L’été et ses magnifiques campagnes de publicités. Easyjet m’informe de ces 40 000 sièges disponibles avec une paire de fesse  en bikini sur un écran géant, le mur de Lyon m’offre du vocabulaire technique avec son fameux « Prends-moi sec » dans le métro, et les magazines essayent de me vendre un sac à main en cuir avec une femme nue sur un tronc d’arbre. A ce même instant, l’opinion publique s’enflamme sur les campagnes de prévention du VIH, et le « coup d’un soir » devient le coup de trop.


On nous avait vanté une société libérée et permissive, finalement il est évident qu’à l’heure du porno-macdo, la répression est toujours bien présente mais elle nous a bien écouté elle a changé de modèle. Les timides et ceux qui veulent prendre leur temps sont devenus des coincés, mal-baisés, des handicapés de l’orgasme. Les femmes qui aiment la sexualité sont devenues des salopes, les hommes des pervers manipulateurs. Et puis évidemment, la crème de la crème de l’idiot-cratie, des modèles à suivre.


Il est éloquent, de nos jours, d’observer la proportion d’humains qui ne se sentent pas beau! Nous ne sommes pas attirant, nous n’avons pas assez ou trop de fesses, de seins, de ventre, de bite, de lèvres, de poils. Le sexe c’est de l’argent, et puisque le sexe vend, alors nous voulons vendre du beau, du parfait, des modèles de femmes et d’hommes qui ressemblent à des tables Ikea, des seins à l’allure de pommes OGM et des bites qui pourraient tout autant nous servir de porte manteau !


Notre société nous oppresse sexuellement, car elle nous impose une norme inatteignable à travers des modèles féminins et masculins irréels, des parties de jambes en l’air désodorisées, sans respect, sans amour et sans échange, et donc sans goût. On nous impose le dogme de la performance quand bien même toutes les études portant sur les troubles sexuels mettent en avant comme facteur premier pour l’apparition de trouble, l’angoisse de performance.


Heureusement pour nous, il règne dans l’air comme une odeur de renouveau, les commerces de proximités commencent à retrouver leur place dans nos rues, les citoyens rêvent d’un monde meilleur, et cette fois ils ont bien décidé de prendre le taureau par les cornes. C’est nous qui construisons le monde, et peu à peu les initiatives prennent de l’ampleur, les espaces de co-working se développent, les petits producteurs sont mis en avant, l’écologie fait son entrée dans la conscience collective.


 Et pour le sexe, qu’est-ce qu’on peut faire ?

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