• Cathline Smoos

Barbares à champagne

Pendant qu’ils s’abandonnaient dans les bras des hôtesses, la matrone prit du pain ; et après avoir rendu grâce elle le rompit et le donna aux hôtesses qui travaillaient pour elle en disant, prenez mangez car ceci est mon corps. Elle prit ensuite une coupe de champagne et après avoir vendu ses grâces et encaissé le client, elle la leur donna en disant : buvez-en tous : car ceci est notre argent, l’argent sale de notre alliance.



Un décor en carton


« Recherche jeune femme, ouverte d’esprit dynamique, sociable, à l’aise avec son corps, avec ou sans expérience, salaire motivant, se présenter directement sur place », l’annonce semble motivante quand on songe à la difficulté de trouver un emploi étudiant, ou un petit job pour les vacances.


Les patrons, toujours très sympathiques accueillent les prétendantes aux postes de manière familière : ici c’est une famille, les filles doivent se serrer les coudes entres elles, être attentive à l’état d’ébriété de la voisine, elles sont garantes du bon fonctionnement du bar.


Le salaire, dépend de toi « si tu es une bosseuse, si tu te donnes les moyens tu gagneras bien ta vie, avec nous pas de fixe, tu es payé à ce que tu bois, plus tu bois plus tu gagnes. Tu peux commencer demain ». En moyenne tu pourras gagner entre 2000 et 5000 € en 1 mois si tu te donnes les moyens. C’est toi qui fait ton salaire. « Sur chaque verre tu touches 7€, le verre étant à 25 €, sur les bouteilles de champagne à 600€, tu obtiens 160€, mais attention le temps c’est de l’argent alors pas question de rester plus de 5 minutes sans boire, sinon tu me fais perdre mon temps ». Les hôtesses obéissent aux doigts et à l’œil, vingt minutes de discussion pour une bouteille, c’est déjà beaucoup.


Lumière tamisée, le premier pigeon rentre dans le bar, première arrivée première servit, une des hôtesses s’approchent vers lui, elle ne le lâchera pas tant qu’il ne lui aura pas payé un verre.


Avec insistance, elle réclame son pain car c’est peut-être la seule occasion de la soirée pour gagner de l’argent. De l’autre côté, le pigeon attend d’être cajolé, car c’est peut-être la seule occasion de la soirée pour lui d’obtenir de l’affection.


Dans le bar, les filles rigolent à grandes dents, elles enlèvent le haut et font le show, elles complimentent et promettent que la prochaine fois elles apprivoiseront le petit oiseau, mais avant cela il faut le mériter, il faut payer. Insaisissables, elles jouent les femmes libres de choisir, celles qui se refusent un peu mais pas trop, les princesses à sauver. Assoiffés ils jouent les hommes riches, les bons princes, qui eux savent voir la valeur du métier d’hôtesse.


L’envers du décor


Il est 6h00 du matin, les derniers clients sont partis rejoindre leur solitude, les petites nouvelles vomissent le long du canal, elles iront dormir quelques heures avant de s’enfermer à nouveau pour une journée de travail, elles ont quand même réussi à gagner 100 euros et une migraine.

Au bout de quelques jours, elles se sont déjà mises en jambe : elles ne comptent ni leurs heures, ni leurs verres et leurs revenus, ni les migraines, ni les remarques désobligeantes.


Blanche neige n’avait qu’à bien se tenir, c’est la fin du mois et malheureusement elle a signé un faux contrat, son argent elle peut faire une croix dessus. La matrone se transforme en sorcière vulgaire, et les masques tombent : ça sent le bifton sale, le Mac Do bien gras mélangé au fond de teint crasseux, le dégueulis de société.


Didier, le pauvre homme d’affaires que sa femme a quitté il y a 10 ans et ses 90kg de repas d’affaires, se réveille de sa soirée, des ailes de pigeons lui ont poussé dans le dos pendant la nuit, 4000 euros déboursés. Il se revoit taper son code de carte sur la machine, le bec dans le cou de Lili, la jolie blonde d’à peine 20 ans, qui doit payer son loyer.


Alors, évidemment, Didier préférera se taire ou se vanter d’avoir vécu une soirée mémorable peut être même qu’il justifiera son déficit bancaire par une fellation fantasmée. Lili, rentrera chez elle, en se disant que finalement c’était une expérience, se satisfaisant du regard idolâtre des quelques clients sympa-thétiques qu’elle aura rencontrés, dépensant les 500€ qu’elle aura quand même réussi à recevoir dans une glace à la vanille et une paire de basket qu’elle aura bien méritée.


C’est l’histoire d’une misère affective qui rencontre une misère économique, une simple histoire comme tant d’autres, qui ne méritent ni plus ni moins que l’on passe son chemin, car il n’y a rien de vertueux dans la sexualité et l’affection marchandes, une perte de sens ou tout le monde est perdant.

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